Un inventeur adoucit la tâche de son petit-fils agriculteur.

A la mort de son fils en 1998, Hubert Nicolet s'était remis au travail, à 77 ans pour aider David, 15 ans. Un prix vient de couronner une vie d'ingéniosité.

Aussi loin qu'il s'en souvienne, Hubert Nicolet, de Villarimboud, a été un passionné de mécanique. Doublé d'un inventeur: «A seize ans, j'ai construit mon premier tracteur, avec une voiture Amilcar. Mais mon père n'a jamais voulu le conduire» évoque le jeune octogénaire - il fêtera ses 80 ans en novembre - en présentant sa dernière invention: une benne multi-usages qui a reçu la semaine dernière un prix spécial à l'innovation décerné par la Direction de l'agriculture (La Liberté du 5 mai).
Malmené par la vie, l'agriculteur a toujours su se débrouiller. A 22 ans, il a perdu une jambe dans un accident militaire et a passé plusieurs années dans les hôpitaux. Handicapé, au bénéfice d'une rente plus que modeste (40 francs, puis 90 francs par mois), Hubert Nicolet s'investit à fond dans la mécanique. Il transforme et répare des véhicules pour ses connaissances. Il équipe ainsi un vélo d'un moteur pour un copain «qui fréquentait les filles du village voisin». «Le moteur a tenu le coup, mais pas le vélo!», rigole encore aujourd'hui son créateur. II a fabriqué aussi des remorques à bétail et toute une série de tracteurs, sur la base de voitures avec des roues en bois.

CHORALE ET FANFARE: UN BAIL
Plus tard, il sera aussi chauffeur de taxi, et ne se fera jamais prier pour conduire le curé «porter le bon Dieu», comme il dit. Il chantera la messe, grimpant, à l'aide de sa canne, l'escalier étroit qui mène à la galerie de l'église du village. Il était aussi toujours là «pour arranger les cloches». A l'alto ou au buggle, la fanfare villageoise a pu compter sur lui. «J'ai donné huitante ans à la chorale et à la musique», additionne l'octogénaire.
Entouré de cinq enfants et quinze petits-enfants, Hubert Nicolet et sa femme Jeanne songeaient à se reposer un peu lorsqu'ils ont été frappés d'un nouveau coup du sort au printemps 1998: leur fils José a perdu la vie dans un accident d'autochargeuse. «C'est la plus vilaine chose qui pouvait nous arriver», commente sobrement Jeanne Nicolet. Leur chagrin ne leur fait pas oublier leur belle-fille et leur petit-fils David, qui renonce à entrer en apprentissage pour reprendre la ferme.

MACHINES MULTI-USAGES
«Ils ont été très courageux, très volontaires», admire le grand-papa. Qui oublie à ce moment toute idée de repos et retourne à son garage-atelier. Pour faciliter la vie de David et de sa maman, il sortira de ses mains expertes une motofaucheuse avec benne articulée, adaptée au transport de betteraves, et une benne multi-usages. Quatre chevilles à baïonnette suffisent à la fixer à l'avant ou à l'arrière du tracteur. Outre ses attributions classiques, elle transporte les balles rondes et fait les parcs, grâce à un système hydraulique qui enfonce les piquets. Tandis que se dévide antomatiquement le fil de la clôture.Pendant que ses mains s'activent, Hubert Nicolet réfléchit. Il s'inquiète de la dégringolade du prix des vaches, vendues aujourd'hui «pour le couteau» à la moitié de ce qu'elles auraient valu il y a encore peu d'années. La politique le questionne aussi, particulièrement le vote prochain sur l'envoi de soldats armés à l'étranger. «Qui va payer pour ces jeunes s'ils sont accidentés?» se demande-t-il, en repensant à sa propre histoire. Depuis l'accident où il a perdu sa jambe, la douleur l'accompagne. «J'ai accepté, dit-il, je vais en traitement chaque année».

Son souhait pour son 80, anniversaire? «Une bonne santé qui me permette de naviguer encore quelque temps pour réaliser mes dernières inventions: une clôture solaire et un crochet automatique pour le tracteur», glisse le créateur. Ajoutant, en enveloppant son épouse de son regard étonnamment bleu, «et continuer à vivre avec Madame Nicolet...».

La Liberté, 11 mai 2001, Claudine Dubois